Introduction : « De l’ancien ordre mondial au nouvel ordre mondial »

L’après Guerre froide, appelé aussi nouvel ordre mondial, désigne la période de l’histoire qui s’étend de 1991 à nos jours. Forgée en 1990 par le président américain George Bush (père), elle évoque, plus précisément, l’époque postérieure à la disparition d’un des deux blocs : le bloc communiste, au lendemain de l’effondrement de l’URSS (1991). Depuis cet événement, l’habitude a été prise d’opposer l’« ancien ordre mondial » au « nouvel ordre mondial ».

Tandis que l’« ancien ordre mondial » se réfère à un Monde dans lequel des blocs, des Etats, des armées s’affrontaient en divers points du globe, sous l’œil vigilant d’un des deux supergrands, Etats-Unis et URSS, les deux « maîtres » d’un Monde alors divisé en deux, en vertu de la logique de bipolarisation, le « nouvel ordre mondial », quant à lui, renvoie à un Monde dans lequel les Etats, les gouvernements, les armées, privés de leurs repères habituels, partiellement livrés à eux-mêmes, ont favorisé, au cours des années 1990, l’émergence d’un désordre qui contraste avec la tentative de retour à l’ordre, caractéristique des années 2000.

I - LE DESORDRE DES ANNEES 1990

Le désordre qui s’empare du Monde au cours des années 1990 est inattendu. Inattendu, parce que la fin de l’affrontement Est-Ouest, croit-on alors, aura pour conséquence de pacifier les relations internationales. En fait, c’est le contraire qui se produit : de nouveaux conflits, de nouvelles menaces et de nouveaux acteurs font leur apparition sur le devant de la scène. Résultat : le plus grand désordre règne.

A - Des conflits nombreux

Pendant le conflit Est-Ouest (1947-1991), sous l’ancien ordre mondial, le nombre de conflits recensés chaque année s’élevait en moyenne à 35. En l’an 2000, sous le nouvel ordre mondial, ce chiffre atteint 68.

De même, tandis que, sous l’ancien ordre mondial, les causes des conflits étaient toujours d’ordre interétatique (Etat contre Etat) et idéologique (communisme contre capitalisme), sous le nouvel ordre mondial, au contraire, les origines des différends sont souvent d’ordre intraétatique (civils contre civils, à l’intérieur d’un même Etat) et donnent généralement lieu à quatre types de conflit :

- En premier lieu, les conflits nationalistes, opposant un Etat à une fraction de sa population, qui réclame l’indépendance. C’est précisément ce qui se passe en ex-Yougoslavie, entre 1991 et 1999, affectée par la balkanisation ; c’est aussi ce qui s’est passé en Irlande du Nord (1968-1998) et en Tchétchénie (1994-2000).

- En second lieu, les conflits ethniques, opposant au sein d’un même pays deux ethnies qui ne souhaitent plus vivre ensemble. C’est ce qui se passe au Rwanda, en 1994, lorsque les Hutus procèdent au génocide des Tutsis, systématiquement tués à coup de machettes par leurs ennemis.

- En troisième lieu, les conflits religieux, opposant ou bien un groupe religieux à son propre Etat (conflit national), ce qui se produit en Algérie en 1991 avec le FIS (Front islamique du salut), ou bien un groupe religieux à un Etat qui lui est étranger (conflit international), ce qui se produit dès 1993 aux Etats-Unis avec Al-Qaida (« La Base »), deux mouvements islamistes qui condamnent les valeurs occidentales et prônent un retour à l’islam des origines au moyen du Djihad.

- En quatrième et dernier lieu, enfin, les conflits politiques, opposant un Etat à un groupe idéologique défendant des idées contraires à celui-ci et prêt à combattre ce dernier les armes à la main, comme les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) en Colombie, qui financent leurs guérillas d’inspiration marxiste grâce au trafic de la drogue (narcotrafic).

Naturellement, un même conflit peut être motivé par différentes causes : politique et religieuse, par exemple, comme au Proche-Orient, dans le cadre du conflit israélo-palestinien et des Territoires occupés, prétexte à l’Intifada.

Dans tous les cas, cependant, les civils, largement épargnés sous l’ancien ordre mondial, sont devenus des cibles privilégiées depuis l’avènement du nouvel ordre mondial. Les civils représentent désormais 75 % des victimes de guerre.

B - Des menaces nouvelles

Sous l’ancien ordre mondial (1947-1991), les armes de destruction massive (nucléaires, chimiques, bactériologiques), appelées aussi armes non conventionnelles, étaient aux mains des seuls Etats. L’URSS aussi bien que les Etats-Unis et certains de leurs alliés les détenaient dans leurs stocks, bien à l’abri des regards indiscrets, comme l’on garde le bien le plus précieux. Tous, cependant, savaient qu’avant d’être une « arme de destruction », la bombe atomique, par exemple, était une « arme de dissuasion ». Sa fonction première, paradoxalement, ne consistait pas à être utilisée en cas de guerre. Elle consistait, par la menace qu’elle faisait planer sur l’humanité tout entière, à garantir la paix.

Depuis l’effondrement de l’URSS, en 1991, nombreux sont ceux qui, pour des raisons essentiellement économiques, parmi les militaires et les scientifiques notamment, vendent ou bien les secrets de fabrication des armes nucléaires ou bien les armes nucléaires elles-mêmes : parfois à des gouvernements, parfois à des mouvements terroristes. De fait, le risque de prolifération des armes nucléaires aux quatre coins du globe est donc réel et source de légitimes inquiétudes.

C - Des acteurs inédits

Sous l’ancien ordre mondial (1947-1991), les conflits mettaient aux prises des Etats qui s’affrontaient au moyen d’armées régulières dans le cadre de guerres conventionnelles : par exemple, la guerre de Corée (1950-1953), opposant l’armée nord-coréenne à l’armée américaine.

Depuis l’avènement du nouvel ordre mondial, en 1991, les conflits, toujours plus nombreux, mettent souvent aux prises des Etats et des armées non régulières, parfois issues de mouvements terroristes, dans le cadre de ce que l’on appelle des guerres asymétriques : par exemple, la guerre de Tchétchénie, opposant les Tchétchènes aux Russes.

Les mouvements terroristes, en effet, n’ont jamais été aussi nombreux que depuis la fin de la Guerre froide. Certains sont anciens et motivés par des considérations politiques : par exemple, l’ETA (Euskadi ta Askatasuna - Armée clandestine séparatiste basque) en Espagne. D’autres, en revanche, sont récents et motivés par des considérations religieuses : par exemple, Al-Qaida, fondé par le Saoudien Oussama Ben Laden.

II - LE RETOUR A L'ORDRE DES ANNEES 2000

De même que, sur le plan des relations internationales, les années 1990 symbolisent le désordre, les années 2000, au contraire, marquent une tentative de retour à l’ordre. C’est que, après une décennie d’expérience et de déconvenues, chacun en convient, le Monde, en proie au chaos, a besoin d’un gendarme. Un gendarme, certes. Mais lequel ? Les Etats-Unis ? L’ONU ? Une institution régionale, telle l’Union européenne ? La question n’est pas tranchée.

A - Un Monde sous le contrôle des Etats-Unis ?

Depuis la disparition de l’URSS, en 1991, les Etats-Unis demeurent la seule grande puissance capable de dominer la scène internationale. Les Etats-Unis se retrouvent, de fait, dans une situation de domination mondiale. Tous les Etats du Monde sont dans l’obligation de se positionner par rapport à eux. Ils apparaissent comme les seuls en mesure de jouer le rôle de « gendarme du Monde ». Pour cette raison, les Etats-Unis sont passés du statut de superpuissance à celui d’hyperpuissance.

Jusqu’en 1992, pourtant, les Etats-Unis de George Bush père (1989-1993) se voient comme une grande puissance au milieu de petites nations et préservent ce fragile équilibre en s’imposant une certaine retenue, se gardant par exemple d’intervenir dans la guerre de Yougoslavie qui commence.

Sous la présidence de Bill Clinton (1993-2001), en revanche, la domination est assumée. Les Etats-Unis, en vertu de la politique dite de l’enlargement, acceptent volontiers de jouer leur rôle d’arbitre en imposant la paix, non seulement au Proche-Orient dans le cadre du conflit israélo-palestinien (1993, accords d’Oslo), mais également en ex-Yougoslavie dans le cadre du conflit opposant les Serbes aux Bosniens et aux Bosniaques (1995, accords de Dayton).

Ce sont cependant les attentats du 11 septembre 2001, perpétrés grâce à la complicité du régime salafiste des talibans afghans, qui conduisent les Etats-Unis à se poser en véritable « gendarme du Monde », parti en croisade, au nom du choc des civilisations, contre « l’Axe du Mal » et les Etats voyous. En effet, tandis que, jusqu’en 2001, les Etats-Unis s’efforcent d’inscrire leur politique internationale dans le respect des intérêts du plus grand nombre d’Etats, notamment en prenant en considération les recommandations de l’ONU, dans le cadre de ce que l’on appelle le multilatéralisme, depuis 2001, en revanche, les Etats-Unis de George W. Bush fils (2001-2009), en se lançant dans la guerre contre le terrorisme, déterminent seuls ce qui constitue une menace pour la sécurité du Monde, dans le cadre de ce que l’on appelle l’unilatéralisme. Ainsi, en 2003, la guerre préventive menée contre l’Irak de Saddam Hussein, accusé de concevoir secrètement l’arme atomique et de financer le terrorisme, est accomplie contre l’avis même de l’ONU.

Conséquence : l’hyperpuissance américaine, en dépit de sa théorie de la guerre propre, est de plus en plus critiquée et la légitimité de son action parfois remise en cause. Son unilatéralisme engendre même un regain d’antiaméricanisme depuis la guerre d’Irak (2003). Au reste, sur la scène internationale, des pays comme l’Allemagne et la France, défendant une vision multilatérale, s’opposent de plus en plus ouvertement au Monde unipolaire défendue par les Etats-Unis et plaident, à l’inverse, en faveur de la construction d’un Monde multipolaire, dans lequel la « gouvernance mondiale » ne serait pas détenue par les seuls Américains, mais par d’autres institutions, ou bien régionales comme l’Union européenne, ou bien universelles comme l’ONU.

B - Un Monde sous le contrôle de l’ONU ?

La Guerre froide (1947-1991) avait paralysé l’action de l’ONU, dans la mesure où le droit de veto détenu par les deux Grands l’empêchait d’intervenir dans les conflits où ceux-ci étaient impliqués.

En 1991, toutefois, du fait de l’effondrement de l’URSS et du bloc communiste, l’ONU retrouve sa marge de manœuvre. Ses missions d’arbitrage international et de garant de la paix se multiplient en vertu du droit d’ingérence : 36 au cours des années 1990 contre 14 seulement durant toute la période de la Guerre froide (1947-1991). Parmi les plus célèbres : celles menées en Somalie en 1992, au Rwanda en 1994, ou encore au Kosovo en 1998. Parfois, du reste, l’ONU profite de ses interventions militaires et de l’envoi de ses casques bleus pour élaborer un droit international, mis en œuvre par des tribunaux pénaux internationaux, comme celui de La Haye (TPIY), compétent pour juger Slobodan Milosevic, chef d’Etat de la Serbie, accusé de « crime contre l’humanité » pour avoir commandité des opérations de purification ethnique.

Les apparences, néanmoins, ne doivent pas faire illusion. L’ONU, dirigée par un Secrétaire général, a beau être en plein renouveau depuis 1991, elle n’en demeure pas moins une institution en crise. D’abord, parce que la multiplication de ses missions depuis la fin de la Guerre froide pose de graves problèmes de financement. Ensuite, parce que la souveraineté nationale, qui reste le fondement du droit international, constitue un obstacle à l’intervention onusienne dans des conflits qui sont le plus souvent des guerres civiles. Enfin, l’ingérence dans les affaires d’un Etat doit se faire au nom de principes reconnus par tous et sans sélectivité, les grandes puissances étant souvent soupçonnées d’agir dans leurs seuls intérêts.

Quant aux Etats-Unis, qui n’hésitent plus à mener des guerres sans l’accord de l’ONU, leur attitude méprisante contribue à discréditer un peu plus celui que l’on appelle aussi l’« organe de la paix ». C’est particulièrement flagrant lors de la Guerre du Golfe, en 1991. Devant l’invasion du Koweït par l’Irak, le président américain George Bush décide d’intervenir dans une région où les intérêts pétroliers américains se trouvent menacés.

C - Un Monde sous le contrôle d’organisations régionales ?

Les Etats-Unis, ni plus que l’ONU, ne sont les seuls à pouvoir prétendre à la « gouvernance mondiale ». Des puissances régionales cherchent également à peser de tout leur poids dans les relations internationales.

Au Nord, parmi les pays riches, l’Union européenne est le premier prétendant, surtout depuis qu’elle s’est élargie aux anciens pays communistes de l’Est (2004, 2007, 2013), mais elle demeure incapable de concevoir une diplomatie commune et moins encore une armée communautaire. La Russie, puissance nucléaire et militaire, qui ne fait pas partie de l’UE, tente de restaurer son influence perdue sur le Monde, mais elle doit préalablement régler tous ses problèmes intérieurs, politiques en même temps qu’économiques. Le Japon, pour sa part, 3e puissance économique mondiale, se borne à revendiquer un siège au Conseil de sécurité de l’ONU.

Au Sud, parmi les pays émergents, la Chine est la plus ambitieuse. Il faut dire que, grâce à son poids démographique, économique et militaire, elle détient une place prépondérante en Asie et peut-être bientôt dans la « gouvernance mondiale ». Une aspiration à laquelle ne peut prétendre aucun des autres pays du Sud qui, quand ils ne sont pas handicapés par des situations politiques intérieures chaotiques, s’efforcent de concentrer leurs efforts sur le relèvement économique de leurs pays.

Il n’en reste pas moins que, à plus ou moins long terme, les organisations régionales, celles du Nord comme celles du Sud, semblent appeler à jouer un rôle croissant dans les relations internationales et l’ONU pourrait se « décentraliser » en s’appuyant dans chaque continent sur une organisation régionale. C’est peut-être aujourd’hui la solution la plus efficace pour assurer la paix dans une partie du Monde ; l’Europe en apportant la preuve.


2016-10-20 20:23:17 / mazoughou@magoe.gn

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